40% des cancers sont évitables

Au printemps dernier, le comité des Alpes-Maritimes de la Ligue contre le Cancer a élu son nouveau président! C’est Patrick Malléa, acteur connu et reconnu du tissu santé local, qui a pris les commandes de l’association. Avec Gérard Van Den Bulcke, toujours à la Direction, ils forment un duo dynamique et engagé. L’occasion de vous proposer une rubrique « Regards croisés » inédite sur les projets de l’association mais pas seulement… Rencontre

Par Coralie Bouisset

Comment l’arrivée de Patrick au poste de Président du Comité 06 de La Ligue contre le cancer s’est-elle faite ?

P.M. : Tout est né de ma rencontre avec Gérard il y a un peu plus d’un an. Le Professeur Maurice Schneider a également joué un rôle important puisqu’il souhaitait organiser une transition de son poste de président avec son successeur et donc préparer l’avenir. Nous avons, à travers le plaisir, pris le temps de nous découvrir. Maurice m’a m’expliqué ce qu’il avait voulu faire pendant près de 15 ans, m’a demandé de réfléchir à un projet porté par un représentant de la société civile aux côtés d’un Directeur, Gérard, qui tient de main de maître ce comité et la gestion des opérations.

G.VDB. : Quand nous avions évoqué sa succession avec le Professeur Schneider, nous avions fait le point en se disant qu’en une dizaine d’années un beau chapitre était écrit. Mais nous étions également conscients que le monde de la santé changeait et que si nous voulions continuer à être efficaces, il fallait s’adapter. En faisant ce constat et en connaissant les démarches de Patrick sur l’innovation et la santé, cela s’est imposé tout seul ! Après 10 ans de belle collaboration avec un cancérologue, nous allons écrire un nouveau chapitre avec la personne la plus adaptée à faire évoluer ce comité dans ce “nouveau” monde.

Patrick, quelle est votre ligne directrice en tant que Président ? 

P.M. : Je suis de la génération Bahlsen… Mais mon objectif est de faire mieux, pas de faire plus ! C’est pour cela que j’ai rejoint ce comité des Alpes-Maritimes. On a l’obligation dans notre société, à l’horizon 2020, de se dire que si nous voulons progresser dans le domaine de la santé, nous devons faire mieux. A la fois dans la pratique quotidienne du soin mais aussi dans des sujets comme la prévention puisque bon nombre de situations graves peuvent être évitées et sont évitables. J’ai connu cela dans le champ du vieillissement, des pathologies chroniques… Aujourd’hui, 40% des cancers sont évitables. Et globalement, quand on est atteint d’un cancer, on doit pouvoir essayer de trouver la meilleure réponse au meilleur moment. Tout l’engagement qui est le mien au sein de ce comité est de faire en sorte que l’on cultive, pour les patients et patientes, l’idée quotidienne de faire mieux.

Gérard, de quelle manière le comité a-t-il évolué ces dix dernières années ? 

G.VDB. : Tout s’est enchainé ! Nous avons créé le premier espace ligue en novembre 2006, qui n’existait nulle part ailleurs. Les soins de support commençaient tout juste à apparaître et nous ne pouvions pas les laisser être faits de temps en temps, dans des lieux différents et surtout non professionnels. Il fallait trouver un cadre, développer des ateliers correspondant à l’aide qu’on voulait apporter aux malades et aux proches. Et comme je fais partie de ces personnes qui pensent qu’ensemble, on est plus forts ; nous sommes partis sur l’idée de mettre en place des partenariats dans des tas de domaines. En matière de prévention et même d’action avec le comité Olympique, la Mutualité Française, l’UNSS, le CCAS de Nice, France Alzheimer 06, Pôle Emploi… Des premières en France. C’est également un moyen d’amplifier la communication auprès des autres organismes mais aussi du grand public. Dans des périodes de faiblesse, les gens n’ont pas tous leurs moyens de réflexion et ont besoin d’informations.

Vous formez donc un tout nouveau binôme. De quelle manière allez-vous travailler ensemble et surtout quels sont les projets pour le comité ? 

P.M. : Le regard que je porte à la vie associative est de bien différencier, malgré les liens forts qui existent entre elles, l’équipe opérationnelle qui rend possible au quotidien les services rendus aux patients, familles, institutions; du rôle de la gouvernance. Etre président d’une association, c’est être le représentant de l’ensemble des adhérents qui ont voté, choisi, organisé cette communauté. Mon rôle est de faire en sorte que nous puissions croitre en termes d’adhérents, pérenniser la façon de fonctionner du comité 06 et bien sûr faire en sorte d’être à l’écoute du plus grand nombre. Des projets, nous en avons beaucoup ! A mon arrivée, nous avons d’abord fait le point sur ce qui existait, un bilan avec l’équipe, puis nous nous sommes mis en mouvement avec quelques grands objectifs pour la suite. Le premier est la départementalisation. Nous avons commencé avec le conseil d’administration qui va reprendre les principaux lieux des Alpes-Maritimes où nous devons lutter contre le cancer : Nice, Antibes, Cannes, Grasse, Menton. Nous devons également réfléchir avec l’arrière et le moyen pays. Ensuite, je souhaite renforcer les liens avec les offreurs de soins et notamment travailler sur l’inégalité et la perte de chances afin que ça aille mieux, pour le plus grand nombre. On ne peut pas vouloir lutter contre la maladie et accepter cette situation, reflet de beaucoup de maux de notre société, que sont les inégalités suivant qui vous êtes, où vous êtes, vos origines, vos moyens financiers, le fait que vous ayez parmi vos amis un professionnel de santé qui puisse vous aider… Deuxième point important, c’est le sentiment de solitude alors même que nous sommes entourés. Quand on vous annonce aujourd’hui un cancer, on ne vous annonce pas une maladie, on vous annonce une peur. En renforçant la départementalisation, on renforce la proximité. Dans les projets très concrets, nous allons essayer d’être présents au moment où se joue le besoin d’organiser un parcours de soins et surtout veiller à ce que même quand nous sommes entourés, la solitude ne se dessine pas. Autre projet important, refonder la relation au donateur. Aujourd’hui, nous avons une génération exceptionnelle de donateurs et de bénévoles à qui il faut rendre hommage. Ils sont d’un engagement incroyable et d’une fidélité sans faille… Mais la lutte contre le cancer nécessite aussi que nous puissions parler très tôt aux jeunes, notamment aux 20-55 ans. Ce sont des âges où nous pouvons corriger les facteurs de risque menant au cancer. Nous avons aussi besoin de l’énergie de ces générations pour faire mieux et donc les intéresser. Nous travaillons ainsi sur la création de grands évènements qui vont permettre de trouver des mécanismes de motivation différents. Par exemple s’impliquer collectivement, relever des défis tout en faisant du sport, se rallier à une cause le temps de 24h. Nous travaillons donc sur l’organisation de rendez-vous qui vont nous permettre d’aller toucher le monde des salariés et de les inviter à un week-end de plaisir, d’éducation, de santé, de prévention, de générosité.. Le tout pour atteindre des sommets dans les champs de la prévention, l’entraide et la compréhension de ce que sont la recherche et l’innovation.

Cette tranche d’âge, 20-55ans, dont parle Patrick est-elle plus difficile à toucher que d’autres ? 

G.VDB. : Oui et non. C’est clairement compliqué aujourd’hui de dire aux gens, quel que soit leur âge : « on va se rencontrer pour parler du cancer ». Difficile de parler de sa peur… Nous avons donc décidé d’en parler mais de manière quelque peu détournée. Là où il y a la plus grande concentration de jeunes, ce sont lors des évènements sportifs et dans les écoles. Pour le sport, nous avons fait des partenariats avec le Comité Olympique et la Mutualité Française. C’est plus facile de venir nous voir sur un stand quand les trois entités sont indiquées que lorsqu’il est juste écrit « Ligue contre le cancer ». J’ai eu la chance de m’en rendre compte très vite. Cela influe forcément dans nos décisions ! Ces partenariats sont donc indispensables et nous ont permis d’avoir, par exemple, des stands aux European Masters Game, aux Jeux de la Francophonie ou même durant l’Euro, montrant un vrai résultat. Les gens viennent, discutent, s’intéressent… Nous avons ainsi pu parler de prévention! Nous avons également pris le pas avec les réseaux sociaux et le street marketing pour avoir de nouveau adhérents, plus jeunes. Enfin, nous avons un projet loin d’être anodin, qui est l’ouverture en janvier 2018 d’un ERI, « Espace Rencontre et Informations » au Centre Antoine Lacassagne à Nice. C’est un partenariat, où la Ligue sera présente physiquement à mi-temps, pour donner des informations aux malades et aux proches. Cette mise en place est issue d’une convention nationale entre La Ligue, les Centres de lutte contre le cancer et les Laboratoires Sanofi.

Quel regard portez-vous sur le domaine de la prévention, plus particulièrement dans le Département des Alpes-Maritimes ? 

P.M. : La culture de la prévention est pour moi une culture de l’éducation. Nous ne sommes pas tous dans la même situation quand on nous parle de prévention. Il faut comprendre tout ce que représente le capital santé, la façon de le préserver, mais aussi avoir une bonne connaissance de ce qui induit la maladie au sens large. Tout cela repris dans une vie agréable, sans hyper-contrôle. Notre vrai défi est de donner aux concitoyens un socle commun qui soit l’intérêt à préserver un capital santé le plus longtemps possible et le développer. « Faire mieux » passe déjà par le fait d’être mieux éduquer à ce que représente aujourd’hui le cancer, quels en sont les principaux risques, et gagner sur les 40% de cancers évitables. Je suis sidéré que nous n’ayons pas plus d’appétit à aller chercher du résultat dans le champ de la prévention. Si réellement 40% des cancers sont évitables, je veux donner toute leurs chances aux progrès thérapeutiques mais je veux aussi très largement ouvrir les portes de ce que nous devons faire dans notre société pour éviter ces horreurs. il faut mettre ce défi en face de tout le monde : 40% de ce qui nous fait le plus peur, de ce qui abîme nos familles, de qui détruit précocement des vies est évitable ? Mais battons-nous !

G.VDB. : Patrick a tout dit ! Je pense qu’à un moment donné, c’est comme dans tous les domaines… S’il n’y a pas de volonté politique venant d’en haut, les choses seront très compliquées et longues à mettre en place. Il faut se donner les moyens et mettre tout le monde autour de la table : privé, public et monde associatif. Bien évidemment, la prévention est importante mais quoiqu’il en soit, je pense que cela deviendra un axe majeur pour les années à venir. Car il va bien arriver un jour, selon moi, où il sera très difficile de soigner tout le monde. Il va donc falloir trouver des moyens pour que les gens soient un peu moins malades.

Beaucoup d’établissements de santé se proclament « spécialistes » dans la prise en charge du cancer. Est-ce important que d’autres, en dehors des centres dédiés, se lancent dans cette lutte et communiquent autour de cela ou est-ce que soigner un cancer devient un business ? 

P.M. : Je me rappelle d’un article du journal Le Monde qui titrait il y a quelques années en première page, « Le marché du cancer ». Si on se met à regarder cela, non plus avec le filtre de nos peurs et de nos angoisses, force est de constater que le cancer est un fabuleux marché. Même si nous avons dans nos établissements la culture du patient, des filières, de la relation, de l’accueil… Il y a également la logique de compétition entre public et privé et l’annonce d’un cancer fait entrer la personne dans un vaste marché où on voit bien qu’il y a des offreurs qui restent, pour la plupart, des structures de qualité. Il y a un tel besoin, une telle demande que dans ce contexte là, la réorganisation de l’offre de soins conduit assez naturellement à ce qu’un certain nombre d’acteurs se revendiquent spécialistes car ils ont à la fois le nombre, la demande et souvent les compétences pour cela. C’est aussi pour cette raison que nous devons jouer pleinement notre rôle d’aide à la coordination des parcours afin d’orienter le patient au mieux… L’idéal serait d’avoir un GPS du soin !

G.VDB. : Le côté positif du développement des services cancero en dehors du Centre Antoine Lacassagne est que cela permet à des gens d’aller se faire soigner ailleurs sans avoir une étiquette cancer. C’est également une question de déplacement sur le territoire… Lorsqu’on habite à Grasse, compliqué de venir se faire soigner sur Nice. C’est à nous, au monde associatif, de veiller en continu à ce que l’ensemble des acteurs fasse mieux !