C’est un témoignage poignant que nous vous proposons ce mois-ci dans Les Carnets Santé. Un témoignage pas forcément facile à lire, tout comme l’ouvrage de Laetitia Lycke, que nous avons rencontrée pour vous. Car oui, c’est encore une rencontre, l’une de celles qui joue beaucoup dans la transmission, le partage d’expérience et surtout dans la guérison des choses vécues par le passé. Immersion au coeur d’une vie, ponctuée d’épreuves, mais sans aucun doute une vie qui vaut le coup d’être vécue.

Propos recueillis par Coralie Bouisset

L'instinct de vivreNous avons d’abord découvert le livre de Laetitia, il s’agissait d’ailleurs de notre coup de coeur du numéro de mai/juin. Et puis, nous avons eu envie de pousser un peu plus loin. Ouvrir la porte de son intimité qu’elle avait dévoilée dans son ouvrage, témoignage poignant d’une jeune femme qui avait perdu un enfant à cinq mois et demi de grossesse dans un lieu qualifié de paradis sur terre : Les Maldives. Pas facile à imaginer, pas évident à lire et finalement encore plus dur à entendre. Forcément… Comment ne pas être touché par ce petit bout de femme qui vous raconte son histoire, gorge nouée et malgré tout, larmes aux yeux. On ne se remet jamais de la perte de son enfant. “J’avais tout juste 23 ans quand je suis tombée enceinte. De toutes mes amies, j’étais la première à vivre une grossesse… Mais j’étais folle de joie car éperdument amoureuse de celui qui venait de devenir mon mari cinq mois auparavant”, entame Laetitia Lycke. Un tableau idéal qui suivait donc l’ordre des“Finalement, tout s’est fait très vite. Moins d’un an après l’avoir rencontré, je l’épouse. On finit même dans la rubrique mariages du magazine ELLE avec nos 3 000 roses rouges, notre petit train loué pour emmener les invités à notre lieu de réception… Bref : le tableau idyllique.” Une telle évidence qui s’installe entraine forcément une joie intense lorsqu’elle apprend sa grossesse. “C’était tellement évident, on représentait l’amour fou aux yeux de tous. Je n’avais pas de stress, pas d’angoisse… C’était le cours normal de la vie. Et puis, on renvoie une image tellement positive lorsqu’on est enceinte !” Pour couronner le tout, direction Les Maldives pour leur voyage de noces. Un tableau de rêve où tout va basculer.

La descente aux enfers

Arriver en hydravion au dessus de ces atolls, que demander de plus ? Le cadre magnifique est propice à la détente. “On parlait de la joie d’attendre cet enfant, tout était tellement bien.” Mais au bout d’une semaine, Laetitia commence à avoir des crampes au niveau du ventre. “J’avais beaucoup nagé, il faisait très chaud, je ne me suis pas plus inquiétée que cela. J’ai pensé avoir mal digéré quelque chose… Et puis finalement, la douleur s’est intensifiée. J’ai décidé de m’allonger dans le hamac de la chambre, pris plusieurs cachets contre la douleur mais rien n’y faisait. Pourtant, je n’imaginais toujours pas que ce pouvait être lié à ma grossesse, confie-t-elle. Les fausses couches, ce n’était pas quelque chose dont j’avais entendu parler. J’ai fini par appeler mon gynécologue qui, très agacé, m’a dit de prendre d’autres cachets.” Laetitia a mal, chaud, se déshabille complètement et se retrouve seule dans la salle de bain en plein air, son mari étant parti prévenir la réception. “Au bout du fil, j’annonce à mon gynécologue que quelque chose de dur et de rond pousse vers mon bas ventre. Sans aucun doute il me dit : vous êtes en train de faire une fausse couche.” Et là, tout s’enchaîne. Laetitia hurle, se tape la tête contre un mur tellement la douleur est forte et puis, ce petit ange sort de son corps. “J’étais seule et complètement sidérée. Il était si beau, un poupon. J’ai essayé de le réanimer, sans succès… Un homme aux cheveux blancs est alors entré dans la chambre et m’a demandé si je savais ce que c’était. Je lui ai répondu : oui, un petit garçon.” Laetitia apprendra qu’il s’agissait en fait d’un gynécologue à la retraite et qui ne dévoilait jamais sa profession lorsqu’il était en vacances… Sauf cette fois-ci. “Il a fait partie des choses qui m’ont sauvées la vie, murmure-t-elle. Nous nous sommes mis à discuter, même à rire ce qui peut paraître fou dans cette situation mais j’étais complètement déconnectée. Puis, des gens ont commencé à s’affairer autour de moi. Le placenta n’étant pas décollé, on m’a transportée sur une autre île. Arrivée là-bas, on m’a posée sur une charrette avec un âne pour m’emmener jusqu’au dispensaire ou bien sûr ils ne pouvaient pas faire grand chose. Ils n’avaient même pas de quoi essuyer le sang, l’infirmier ne voulait pas me toucher car j’étais une femme… Heureusement que mon mari était là. Il est allé acheter des serviettes et a tout géré. Moi, je pensais que j’étais morte.” Laetitia passera trois jours dans ce dispensaire, trop faible pour être transportée avant. En état de choc, elle n’assimile bien sûr pas grand chose de qu’il se passe autour. Et puis, son mari craque et là c’est le déclic. “J’ai essayé de revenir et ça a marché. Le mental a un réel pouvoir surtout dans ce genre de situation.” Les époux parviennent donc à prendre un hydravion pour être transportés à l’hôpital sur l’île principale.

Une situation peu commune

“Forcément, l’accueil fut très mauvais, se souvient-elle. Il faut savoir que la charria est encore appliquée là bas. Ensuite, ce fut très difficile de voir mon ventre vide à l’échographie. Puis, on a demandé à mon mari si nous souhaitions faire un curetage, je n’avais pas mon mot à dire… Nous avons appelé le gynécologue qui nous l’a conseillé.” Bien sûr, Laetitia avoue que c’était horrible. Les médecins lui donnent des tonnes d’antibiotiques, “l’objectif de chacun était que je ne meurs pas chez eux !”. Après l’opération, la situation en devient même comico-tragique. Pas de médicament pour stopper les montées de lait, l’eau qui rentre dans la chambre lorsqu’il pleut. “On en riait tellement c’était trop…” Puis arrive le moment du rapatriement sanitaire. “Ce n’était pas mieux, au téléphone les personnes disaient à mon mari : soyez déjà heureux de ne pas ramener le corps d’un mort. Celui de mon fils était pourtant resté sur l’île, dans une simple feuille de bananier…” Même s’il se fait dans de bonnes conditions, le retour en France n’est pas moins douloureux… Le pire ? “L’arrivée à Paris. L’ascenseur de l’aéroport qui ne fonctionne pas, la réalité de la société qui privilégie l’apparence de présentateurs télés pendant que nous sommes en rapatriement sanitaire… Et puis finalement, nous rentrons enfin.”

Le choc du retour

La première chose dont Laetitia se rend compte à son arrivée chez elle est qu’il faut écrire les lettres de remerciement pour le mariage. “Je ne savais pas quoi faire. Tous les projets qu’on avait tombaient à l’eau, je ne travaillais pas. Je ne connaissais mon mari que depuis un an et demi et j’étais sur la Côte d’Azur depuis peu. J’avais 23 ans et lui 15 de plus et à l’époque, rien n’était fait pour les femmes dans ma situation… J’étais perdue.” Et puis, c’est la peur du regard des autres. Les difficultés qui s’enchainent, le passage à la pharmacie avec une carte vitale indiquant toujours une grossesse, la curiosité parfois malsaine des gens et ceux qui ne savent plus où se mettre. “Je n’avais plus envie de sortir de chez moi mais je devais absolument me ressaisir. Mon mari voulait faire un autre enfant tout de suite alors que moi, je n’arrivais plus à dissocier le rêve de la réalité. Finalement j’ai été voir une psy qui ne m’a pas aidée puis j’ai fini par retomber enceinte.” La suite de l’histoire de Laetitia Lycke est celle d’une femme forte, qui, malgré les peurs, l’angoisse de perdre à nouveau ses enfants, la culpabilité, les traitements, les accouchements, le divorce, a réussi à passer outre et à vivre sa vie. “Souvent, on me demande comment est-ce que j’ai fait ? On ne meurt pas de chagrin.” Et puis, il y a eu ce jour où Laetitia a utilisé une technique appelée l’EMDR. “Comme une forme d’hypnose servant pour les traumatismes enfouis. Après la séance bouleversante ce fut une véritable libération. J’ai réussi à dépasser cette colère que j’avais contre moi, j’ai pu échanger avec mon enfant perdu et le pardon s’est installé.” Aujourd’hui, Laetitia Lycke officie dans une association nommée Albatros 06 et elle s’attelle à la création d’un groupe de parole pour aider les femmes ayant vécu ou vivant ce deuil qu’elle a pu traverser. “C’est également l’objectif de mon livre témoignage, L’instinct de vivre”, conclut-elle. Une belle leçon de vie donnée par une femme qui a su faire face au deuil périnatal, dont on parle encore trop peu.