Erwann Le Hô a deux casquettes. Attaché de presse pour la ville de Nice, il y est également Président du centre Lesbiens, Gay, Bi, Trans (LGBT). Originaire d’une petite commune près de Rennes, c’est par amour qu’il quitte sa ville natale. Et bien loin de se contenter d’un travail dans lequel il s’épanouit, il trouve son équilibre personnel en entamant l’activité de bénévole. A 33 ans, il continue de s’investir quotidiennement dans des causes qui lui tiennent à cœur.

Propos recueillis par Amélie Hamelet

Quelles sont les actions mises en place au centre LGBT ?

La principale action est de pouvoir accueillir les personnes gay, lesbiennes, bi, trans… et leurs proches, sept jours sur sept. Pour que ce soit chaleureux et que tout le monde s’y sente bien, on met en place des animations. Ca peut être un vernissage, une exposition, un café débat… Mais c’est presque des prétextes pour que les gens viennent, se rencontrent, soient écoutés sans être jugés…
Le centre est une forme de pôle social et de ressource pour les personnes LGBT mais aussi pour les personnes discriminées au travail, agressées dans la rue, rejetées par leurs parents, leurs familles… Ou des gens à qui on bloque l’accès aux droits. Ils ont besoin d’être dans un contexte bienveillant ou ils peuvent venir tel qu’ils sont. On est aussi là pour accompagner des personnes en souffrance, en solitude ou en questionnement sur l’identité des genres. Nées dans un corps avec l’impression d’appartenir à l’autre genre. On fait appel à des compétences extérieures en étant conventionné avec des psychologues et des avocats bénévoles. Le centre mène également des actions juridiques en accompagnant ceux qui souhaiteraient se pacser ou en aidant des étrangers dans leur demande d’asile. Nous sommes une maison d’associations avec des organisations de santé pour répondre aux demandes. Deux fois par semaine, nous mettons en place une permanence pour permettre à ceux qui le souhaitent, de venir s’entretenir sur leur santé sexuelle ou faire un dépistage anonyme et gratuit du VIH.

Pour la communauté LGBT, quelles sont les problématiques autour de la santé ?
Elles sont très spécifiques. On peut parler du SIDA, du VIH, des infections transmissibles… La région PACA est la deuxième région de France la plus touchée par le SIDA. Quand vous êtes une population stigmatisée, discriminée… vous prenez moins bien soin de vous, ou vous prenez peut-être plus de risques. C’est un schéma classique. Le don du sang est une autre de ces problématiques. Jusqu’à l’arrivée de Marisol Touraine (ndlr : Ministre de la santé), il y avait une interdiction définitive pour les hommes couchants avec des hommes de donner leur sang. En ce moment, nous vivons une période d’expérimentation. Les hommes ont le droit de faire un don à condition qu’ils n’aient pas eu de relation sexuelle avec un homme depuis un an minimum. Au terme de cette année, on pourra dire qu’il n’est pas plus dangereux d’utiliser le sang d’un gay que celui d’un hétéro. Par contre la possibilité de donner nos plaquettes a été ouverte, dès lors qu’on déclare sur l’honneur être dans une relation stable.

Comment vivez-vous votre homosexualité ? L’annonce à votre entourage a t-elle été difficile ?

Je vis très bien mon homosexualité, je l’ai toujours assumée ! Par rapport aux situations que je peux rencontrer ici en tant que Président, l’annonce a été plutôt facile. J’ai eu un milieu familial bienveillant. Cela ne faisait absolument pas parti de leur monde. J’ai eu une éducation contre le racisme, contre la discrimination… mes parents attachés à ces valeurs là. Je viens d’un milieu ouvrier/employé et l’homosexualité, c’était les images de la Gay Pride à Paris, une fois par an au journal télévisé. Donc pour eux, ça a été une découverte..! Quand je me suis rendu compte que j’étais amoureux pour la première fois, je n’ai pas pu le cacher. Je leur ai avoué dès le lendemain. Quel étonnement pour mes parents ! La première réaction de ma mère a été la peur que les gens s’attaquent à moi et que des portes se ferment. Tout son questionnement tournait autour de ça. Pour mon père, l’affaire a été plus rapidement entérinée. Il a y bien sûr des périodes dans ma vie où je me suis fait discriminer, rejeter, insulter, casser la gueule… Et dans ces moments là, ce qui choque c’est la couardise des gens. Un jour, avec mon copain d’alors, nous étions à la cafétéria d’un centre commercial et on s’est fait casser la gueule parce qu’il m’avait embrassé. Le mec m’a foutu par terre et donné des coups de pieds dans le visage. En deux secondes, tout bascule et des gens lâchent vous disent : « c’est pas grave », « vous n’avez rien… », « vous n’allez quand même pas porter plainte… ». Et personne n’appelle les flics, personne ne pense à prendre l’identité des agresseurs… Alors aujourd’hui, je décide de prendre la parole. Quand il y a des commentaires homophobes dans l’espace public, sur les réseaux sociaux… Je ne laisse plus rien passer !

Ressentez-vous une évolution dans l’accès aux droits ?

Ca n’aura échappé à personne que la situation est quand même meilleure qu’il y a trente ans. Depuis les années 80, on a connu une progression dans l’accès aux droits. Il y a eu la dépénalisation avec Mitterrand, la fin du fichage des homosexuels dans la police, le Pacs, les lois pénalisant l’homophobie, l’ouverture au mariage et à l’adoption… Donc il y a quand même une amélioration. Maintenant il y a toujours des progrès à faire. Il y a toujours des droits auxquels nous n’avons pas accès. Ce qu’on demande, c’était une promesse de campagne de François Hollande : la Procréation Médicalement Assistée (PMA). Elle existe en France pour les couples hétéros et mariés mais l’accès est barré aux couples homosexuels. On nous a ouvert le mariage et l’adoption mais sans nous donner de moyens légaux pour faire un enfant. L’ouverture de l’adoption a permis de reconnaître des familles qui existaient déjà et des enfants qui n’avaient pas de statut mais ça n’a pas débouché sur l’ouverture à la PMA. Il y a également le changement d’état civil pour les personnes transgenres dont l’état des droits en est encore à la préhistoire aujourd’hui ! Même si on commence à en entendre parler, ça reste très en retrait par rapport à ce que font d’autres pays comme l’Argentine par exemple. Là-bas, il suffit d’aller à la Mairie pour changer de sexe sur ses papiers officiels. En France, il faut passer par la voie judiciaire, demander à un juge. La réponse dépend de son bon vouloir. On est très en deçà de ce qu’on pourrait faire. Mais le contexte de la Manif pour Tous et les crispations autour de ces problématiques font reculer le gouvernement sous ce quinquennat.

Diriez-vous qu’aujourd’hui, c’est compliqué d’être LGBT en France ?

Dans la vie de tous les jours, c’est encore un parcours semé d’embuches. Socialement c’est toujours compliqué. Le coming-out est permanent… Quand vous faites une nouvelle rencontre, quand vous avez un nouveau boulot, quand vous réservez une chambre d’hôtel… Je visite des appartements avec mon conjoint pour en acheter un. Il y a toujours un moment où vous devez dire que vous êtes un couple homo. Ce n’est pas quelque encore chose d’anodin. Il y a des fois ou ça se passe très bien et il y en a d’autres où on ressent une gêne. Aujourd’hui je fais le choix de ne plus le préciser et je laisse les gens se débrouiller avec ça. Dans les trois quarts des cas, ça se passe vachement bien. Et il y a toujours des situations où c’est dur. Pour moi ça va, je suis blanc, j’ai un boulot… Mais imaginez que vous soyez homo et noir ou homo et SDF ? Si quelqu’un cherche à me stigmatiser, ça va être facile d’y faire face parce que je suis bien dans mes baskets. Mais quand vous êtes jeune, fragile, en questionnement sur vous-même, dans une situation de précarité ou discriminé pour d’autres motifs en plus, c’est très difficile à gérer. Je suis dans un milieu professionnel ou c’est connu mais vous avez des professions masculines, en lien avec l’enfance… Où c’est compliqué de dire que vous êtes homo. Ca reste singulier de vivre en tant que LGBT.

Comment avez vous vécu les attentats d’Orlando et de Nice ?

Ca a été un coup dans la gueule… Avec le centre, on a organisé un moment de recueillement place Pellegrini. Je savais que la communauté LGBT était à même d’être visée. On fait parti du package ciblé, quelque soit la religion ou l’idéologie de ces obscurantistes. A Orlando c’était particulier car la boite visée était très bigarrée. C’était un public gay mais aussi multiculturel. C’était le symbole du « vivre ensemble, même si on est différent» qui était touché. Avec Nice un mois plus tard, on se sent visé à la fois en tant que gay et en tant que niçois. Et maintenant, quand on veut organiser un rassemblement sur la place publique, on ne manque pas de nous rappeler que nous faisons partie des quelques groupes principalement ciblés. Alors que fait-on ? On se dit que « personne ne restera au placard ! ». S’ils ont envie de me viser parce que je suis PD, ils me viseront et puis basta. Je n’ai pas envie de me planquer. La population LGBT a passé sa vie à se cacher. Puis on s’est battus pour avoir des droits, pour avoir notre place dans la société. Ce n’est certainement pas pour faire un pas en arrière et rester au placard ! Alors ça fout un coup de pied dans la figure. Mais on est là, et on va y rester !

Pensez-vous que l’acceptation de la communauté LGBT est un réel enjeu dans notre société ?

Le véritable enjeu de notre société  c’est « le vivre ensemble ». Aujourd’hui notre communauté est plus représentée et plus médiatisée, la visibilité fait avancer les choses. Au final, que tout le monde ait les mêmes droits, que tout le monde soit accepté pour ce qu’il est… Il est là l’enjeu !